Paris: Le Louvre revisité

TEXTE: FRANCESCO DELLA CASA, PHOTOS: ADRIEN BUCHET

Article paru dans L’Architecture d’Aujourd’hui n°386

Au cœur du Louvre, la cour Visconti se drape d’un voile d’avant-garde pour abriter les arts de l’Islam. Une proposition brillante et aérienne signée Mario Bellini et Rudy Ricciotti.

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Le 26 juillet 2005, le Président Jacques Chirac recevait Monsieur Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture, et Monsieur Henri Loyrette, président-directeur du musée du Louvre, venus lui présenter le projet architectural retenu pour héberger le département des Arts de l’Islam. Peut-être avaient-ils alors conscience de rejouer une scène emblématique du Second-Empire, figurée par Ange Tissier dans sa toile de 1865, intitulée « L’achèvement du Louvre. L’Empereur approuvant les plans présentés par M. Visconti… A cette reconstitution, il manquait certes les lauréats, Mario Bellini et Rudy Ricciotti, dont le projet l’avait emporté sur six autres concurrents, Zaha Hadid, Pierre-Louis Faloci, Coop Himmelb(l)au, Francis Soler, l’association Karine Chartier, Thomas Corbasson & Nadir Tazdaït et le duo Alain Moatti & Henri Rivière.

adrien_buchet04AAA Nouveau toit ondulé et brillant de la cour Visconti

Car c’est précisément dans la cour résultant de l’extension réalisée sous le Second Empire par les architectes Louis Visconti et Hector Lefuel que se situera le nouveau département des Arts de l’Islam du musée du Louvre, une collection d’environ 10.000 œuvres complétée par un dépôt de 3.000 pièces appartenant au musée des Arts Décoratifs. L’opération a été rendue possible grâce à une donation exceptionnelle de 17 millions d’euros offerte par le prince Alwaleed Bin Talal Bin Abd ulaziz Al Saud d’Arabie Saoudite, mais aussi par le mécénat d’entreprises comme Total ou Lafarge.

Contes et images ramenées d’Orient

« Construire dans une cour », tel était le défi proposé aux concurrents. Le parti retenu par Bellini et Ricciotti a été de laisser visibles les façades de la cour, les espaces nécessaires à l’accueil du programme étant obtenu par excavation, dont une partie en sous-œuvre sous la grande galerie des quais et sous la galerie Daru, puis en édifiant une dalle au niveau même de la cour. Celle-ci a été recouverte d’un voile tridimensionnel et transluscide, dont les bords sont distants de 2,5 m des façades.

adrien_buchet08AAA Façade de la cour Visconti

Voile/tapis volant, résille/moucharabieh : par association d’idées, l’architecture évoque les chromos des contes et les images ramenées par les voyageurs en Orient, incitant le visiteur à mettre en perspective l’érudition culturelle exposée dans les collections des Arts de l’Islam avec l’histoire de nos représentations simplificatrices, de l’orientalisme à Geert Wilders, en passant par Walt Disney. Mais ici, il ne s’agit pas de décor en carton-pâte : la simplicité du geste architectural dissimule la très grande complication – au sens horloger du terme – d’une construction qui se place dans une tradition édilitaire voulant qu’au Louvre, chaque extension témoigne de l’état de l’art – mais aussi de l’idéologie dominante – à l’époque de sa réalisation.

adrien_buchet11AAAAAAAAAAAA Toiture formée de 1.600 triangles

Les trois temps de la construction

Le moment du chantier offre le privilège d’observer l’intérieur du boitier, avant qu’il ne ne se referme définitivement. Au vu du parti architectural impliquant le creusement de la cour, ce sont en réalité trois chantiers qui ont successivement dû être mis en œuvre.

En premier lieu, il s’agissait de dévier les réseaux techniques se trouvant dans le sous sol de la cour Visconti pour les faire passer dans une galerie technique à créer côté Seine. Le Louvre devant continuer à accueillir le public, on ne pouvait couper un flux technique que le mardi, jour de fermeture hebdomadaire. Si l’opération prévue ne pouvait être menée à son terme, elle devait dés lors être renvoyée à la semaine suivante, ce qui n’aurait pas manqué pas d’avoir des répercussions sur le planning. Par ailleurs, ce premier chantier ne fut pas exempt de surprises, l’emplacement des anciennes canalisations n’ayant pas toujours fait l’objet d’un inventaire exhaustif et les vestiges historiques ne se situant pas exactement aux emplacements où l’on s’attendait à les trouver.

En second lieu, le creusement au raz des façades de la cour impliquait une consolidation des sols de fondation par la technique du jet grouting, qui consiste à injecter des coulis par forage rotatif, à grande vitesse, sous pression contrôlée (de près de 400 bars) dans les forages réalisés , avec une légère inclinaison. Après excavation, la mise en place verticale de parois Volclay expansives, dont le composant, de la bentonite sodique naturelle, gonfle jusqu’à 24 fois son volume initial au contact de l’eau, permettait de parer au risque d’infiltrations dues à la proximité de la Seine. Le moindre mouvement des sols pouvant engendrer des conséquences désastreuses sur le bâtiment du Louvre et sur les collections qu’il abrite, 110 points de contrôle ont ainsi été disposés autour de la cour. La tolérance de déplacement maximale était fixée à seulement +/- 3 mm dans le cahier des charges, un écart de +/- 6 mm entraînant l’abandon définitif et irréversible du projet.

adrien_buchet21AAA Espace d’exposition, niveau -1

Pendant toute la durée du chantier, l’alarme n’a été déclenchée qu’à une seule reprise, enregistrant un écart de 3,1 mm qui n’a finalement pas porté à conséquence. Après contrôle, il s’est en effet avéré que le point de base concerné avait un décalage positif de 0,4 mm, ce qui réduisait le déplacement constaté à 2,7 mm, donc en deça des valeurs limites. Pour prendre la mesure du degré de maîtrise exceptionnelle avec laquelle cette opération d’excavation a été conduite, il convient d’ajouter qu’au printemps, la dilatation naturelle du Louvre oscille entre 1 et 2 mm entre le jour et la nuit. Dans l’espace ainsi excavé, pour partie en sous-œuvre, on put dès lors entamer le troisième chantier, à savoir la réalisation du boîtier d’exposition.

Une boîte noire à couvert mordoré

La salle des machines, à savoir l’ensemble du dispositif permettant de contrôler et de maintenir des conditions climatiques optimales (température, hygrométrie, ventilation, pression) pour la conservation des œuvres, a été établie en second sous-sol, sur une surface équivalente à celle de la cour. Alors que dans la plupart des édifices, les locaux techniques sont sous-dimensionnés et font rarement l’objet d’une réflexion spatiale, un soin particulier a ici été porté à la disposition des appareils, de manière à en faciliter l’accès et la maintenance.

adrien_buchet18AAA Espace d’exposition, niveau -1

Au niveau du sous-sol, lequel déborde en sous-œuvre sous la grande galerie et sous la galerie Daru, on trouve la grande salle d’exposition. Un parement de béton noir de 6 cm d’épaisseur a été disposé sur le pourtour (agrafé sur les faces intérieures des parois en béton revêtues) des faces extérieures de la membrane Voclay. Les vitrines d’exposition, des monolithes en verre collé munies d’un système de soufflage placé à raz des socles, sont disposées entre les deux systèmes structurels indépendants qui apparaissent dans cet espace. Deux rangées de quatre piliers massifs portent la dalle du rez-de-cour, alors que deux des quatre faisceaux de poteaux étayant le voile de toiture viennent s’ancrer dans ce sous-sol. Un grand escalier, constitué de béton autoplaçant coulé en moins de quatre heures, permet de franchir les 6 mètres qui séparent le sous-sol du rez-de-cour.

Jusqu’à ce niveau, les systèmes constructifs appartiennent au domaine du connu, pour délicates qu’aient été les conditions de leur mise en œuvre. Ce n’est pas le cas du système de couverture, qui est en quelque sorte l’unique façade du projet, la signature chromatique et matérielle de son insertion dans la cour Visconti.

Les méthodes constructives envisagées étant inédites, il a fallu construire deux prototypes dont le rôle était, d’une part, de vérifier les hypothèses de projet et d’en contrôler les effets de matérialisation et, d’autre part, d’obtenir les agréments par le biais d’un avis technique expérimental (Atex) du Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB) dont l’avis favorable, en France, vaut pour une norme ou un Document technique unifié (DTU).

adrien_buchet14AAA La structure, fabriquée en Slovénie et assemblée en partie en Pologne

La grille structurelle bi-dimensionnelle est composée de tubes d’acier inox dont le diamètre extérieur est identique, mais dont l’épaisseur varie entre 4 et 12/13 mm, selon le dimensionnement aux efforts. Elle a été décomposée en 45 « échelles », livrées sur le chantier depuis la Pologne par 45 camions. Car la construction de cette structure, attribuée à l’entreprise autrichienne Waagner-Biro, a fait appel à des sous-traitances européennes. Les tubes ont été découpés par pilotage robotisé en Slovénie, alors que l’assemblage par soudure a été réalisé à Cracovie. Les soudures de liaison, réalisées sur le chantier par des soudeurs polonais – les chantiers navals de Gdansk n’ont pas seulement fait l’histoire, ils ont aussi permis de développer un savoir-faire technique sans équivalent –, ont elles aussi nécessité l’agrément du CSTB.

adrien_buchet22AAA Structure composée de tubes d’acier inox

L’enveloppe est composée d’un sandwich, dont l’épaisseur imperceptible permet de donner l’effet de légèreté expressive du voile. Pour assurer l’étanchéité à l’eau, il comprend 1.600 facettes triangulées en verre structurel, sur lequelles est placée une résille chargé de donner l’image d’un nuage doré irrisé.

adrien_buchet13AAA Enveloppe en verre structurel

Chaque triangle peut être ouvert afin d’assurer l’entretien, devenant ainsi garde-corps. Ce dispositif ingénieux, qui a permis d’éviter l’installation d’un ligne de vie, a été agréé par la Coordination sécurité et protection de la santé (CSPS) et l’inspection du travail. L’eau de pluie est évacuée directement sur le système d’égout de la cour par les points bas au bord du voile, qui ne comporte aucune zone pouvant permettre la rétention d’eau. Dans le même souci d’éviter des dispositifs visuellement pénibles, on s’est dispensé de recourir à des systèmes anti-pigeons, un spécialiste du comportement de ces volatiles ayant assuré que l’absence d’eau et de nourriture suffisait à les dissuader d’y séjourner. Sur la face inférieure, l’enveloppe est constituée d’un « nid d’abeille » et d’une résille en aluminium anodisé, avec un traitement chimique pour brillantage de couleur doré clair.

adrien_buchet15AAA L’un des 1.600 triangles

Le sol du niveau rez-de-cour est composé de dallettes de 600×600 mm, en béton reconstitué à partir de marbre gris en provenance d’une carrière en Italie du Nord, dans lequel ont été insérés des copeaux de laiton. Ce choix chromatique prolonge celui retenu par Ieoh Ming Pei, qui a introduit la couleur grise au Louvre lors de l’agrandissement de 1989. Ces dalles sont identiques à l’intérieur comme sur le pourtour extérieur de la cour. Les grilles de ventilation, au sol, ont été développées pour la firme allemande Schako après des essais concluants de simulation de flux d’air en grandeur nature. Il convient de souligner que la question de la circulation de l’air revêt une importance cruciale dans un espace d’exposition recevant une forte affluence de public, tant en ce qui concerne le maintien de conditions hygrométriques et thermiques stables que pour assurer un désenfumage rapide. Pour ce faire, le système de résilles du plafond permet une perméabilité supérieure à 50%, évitant de construire un réseau de gaines sous la couverture.

adrien_buchet23AAAAAAAAAAAA Jeu des transparences

L’enveloppe verticale, tout comme les gardes-corps entourant le vide d’étage, est constituée de verre extra-blanc de 30 mm. Ce choix pour les vitrages a été déterminé afin d’éviter l’effet de couleur verte qu’entraîne le recours à des qualités usuelles de verres. Les couloirs de liaison au niveau du rez-de-cour, sont pour leur part en béton autoplaçant noir et habillés en ductal. De même, une couleur sombre a été retenue pour l’habillage des colonnes d’ascenseurs, recouvertes de tôle noire (sortie de forge) et d’un vernis mat.

adrien_buchet24AAA Le chantier en octobre 2011

Comme un œuf de Fabergé

Les conditions du projet, à savoir la relation, d’une part, entre un bâtiment porteur depuis des siècles du prestige de la France et l’accueil des collections islamiques, impliquaient une réponse architecturale à la fois somptueuse et subtile, éclatante et retenue. La proposition de Ricciotti et Bellini est parvenue à articuler cet oxymore en écartant des solutions choisies par d’autres équipes. Celles-ci consistaient soit à ériger un geste tectonique au cœur de la cour, soit à couvrir celle-ci pour en accaparer l’espace. Ricciotti et Bellini ont, au contraire, considéré le bâtiment du Louvre comme un réceptacle prestigieux contenant un objet infiniment précieux, à la manière des subtiles mécaniques de joaillerie de Pierre-Karl Fabergé. Sa construction répond par ailleurs à la grande tradition du Louvre, qui à chaque étape de son développement a fait appel aux meilleurs artisans et aux connaissances techniques les plus avancées de leur époque. La fin du chantier coïncide ainsi avec la dissimulation de la plupart de ses secrets de fabrication, avant que les collections ne s’ouvrent au public, en principe dans un peu plus d’un an.

Francesco Della Casa

Adrien Buchet

adrienbuchet@gmail.com

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  1. Bonjour, très bel article.
    Nous sommes Consultants façade et structure pour le projet: HDA | Hugh Dutton Associés

    Nous vous signalos notre publication concernant le projet:
    http://complexitys.com/integration/louvre-post/

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