Archive for the ‘ Portraits & interviews ’ Category

Vitra: Entretien avec Martin Feller, Directeur Vitra Suisse

 

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1. Avec quelque 400’000 visiteurs en un an, peut-on dire que la réalisation du VitraHaus est une réussite ?

Oui, ce succès est très encourageant car nous ne nous attendions pas à accueillir autant de visiteurs en douze mois. La bonne surprise, est d’y rencontrer des personnes très différentes, d’âge, de nationalité, de style, aux moyens financiers divers, etc. dont l’intérêt ne se limite pas au design. Evidemment, on y trouve nombre de passionnés d’architecture, de design et de décoration intérieure. À l’évidence, nous stimulons la curiosité pour le mobilier et l’architecture.

2. Comment expliquez-vous un tel engouement pour les volumes singuliers de Herzog & de Meuron et parallèlement, le design/les meubles qui sont exposés dans l’édifice?

Ce fameux bâtiment attire déjà bon nombre de passionnés de l’architecture. L’association de ces volumes et du mobilier offre aux visiteurs le loisir d’apprécier aussi bien le contenu que le contenant au fil d’un parcours ludique, instructif et élégant. Contrairement aux showrooms, cette nouvelle formule, qui offre la possibilité de vivre au milieu des meubles au sein de vastes espaces presque familiers, est très singulière et attractive.

3. Quelle est la spécificité du design que préconise Vitra ? Parlez-nous de cette longévité des produits, thème que Vitra place au centre de sa contribution au développement durable…

La longévité est incontestablement au cœur des objectifs majeurs de la firme. Premièrement la longévité technique soit la solidité et la qualité d’un objet. Deuxièmement, la longévité visuelle, car nous ne sommes jamais soumis à la mode et enfin la longévité au niveau de la fonction et de l’ergonomie, prévue pour une durée très longue.

4. Parlez-nous du type de rapports que Vitra entretient avec les designers et les auteurs indépendants.

Nous collaborons très étroitement avec les designers dans la création de nouveaux produits. C’est un lent processus pendant lequel les rapports sont très personnels, et parfois aussi difficiles mais toujours constructifs. Des amitiés se développent alors entre les designers et Vitra.

5. Que pouvez-vous nous dire sur Rolf Fehlbaum, sa passion pour l’architecture et le design (ses collections) ?

Pour Rolf Fehlbaum, le «chairman» de Vitra, sa collection de meubles et surtout de chaises est une source d’inspiration. C’est un vrai passionné : il fait tout pour transmettre son enthousiasme à son équipe et à ses collaborateurs. Ses réalisations sont absolument uniques.

6. Est-il indiscret de vous demander quels sont les futurs projets architecturaux de l’entreprise ?

Vous avez remarqué que la place ne manque pas sur le campus. Celui-ci compte des bâtiments consacrés à la fabrication des meubles, mais aussi des lieux d’exposition destinés à la présentation des produits et au transfert de savoir relatif à l’architecture et au design. En fonction des besoins, de nouveaux bâtiments apparaissent. Suite à la réalisation de l’atelier de fabrication de Sanaa, nous envisageons la construction d’un édifice de l’architecte chilien Alejandro Aravena, projet présenté à la biennale de Venise, mais ajourné pour l’instant.

Au fur et à mesure que Vitra s’agrandit sur le plan international, il faut réunir régulièrement les collaborateurs à Weil am Rhein et prévoir de nouveaux espaces d’information, d’instruction et d’entraînement. Située à coté de la caserne de Zaha Hadid cette structure devrait comprendre des locaux consacrés à ces activités.

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Entretien avec Petra Bacher

Entretien réalisé en allemand, librement adapté par Adrien Buchet

 

Diplômée en graphisme & peinture à l’université des Arts appliqués de Vienne, Petra Bacher est aujourd’hui architecte d’intérieur. Après avoir été directrice artistique de la célèbre épicerie fine Julius Meinl am Graben, de 1999 à 2003, elle crée aujourd’hui des plateaux pour la télévision nationale autrichienne ORF.

AAAAAAAAAAJulius Meinl am Graben

1. Dans le domaine artistique, qu’est ce qui fait l’originalité et l’authenticité de Vienne, ville située au cœur de l’Europe ?

Durant les trente dernières années, Vienne a été incroyablement vivante, active et diverse. La ville, dans tous les domaines, depuis l’ouverture à l’est, a gagné en importance grâce à sa situation centrale. La disparition des frontières géographiques facilite aussi l’apparition d’un style international dans les domaines artistiques et architecturaux.

 

2. Vienne semble intemporelle. Comment l’expliquez-vous ?

« L’intemporalité » peut être comprise de deux manières différentes : immuabilité, permanence, indépendance par rapport à l’air du temps, trois attributs qui présupposent la qualité. Rien de plus évanescent que la recherche du « dernier cri ».

D’autre part, la continuité peut manifester une absence d’intérêt pour le changement ou une certaine peur du scandale. Cette ambivalence entre ce qui passe et ce qui est permanent, est certainement l’un des caractères fondamentaux de Vienne. L’esprit viennois craint tout autant le changement que les formulations trop vigoureuses ou systématiques.

3. Le MuseumsQuartier est comme un grand temple pour l’art, la culture et l’architecture. Quel est son impact sur la ville et les viennois ?

L’ouverture du Quartier des Musées en 2001 a été un coup de théâtre d’autant plus que sa gestation a été très longue. La réalisation d’une œuvre visionnaire consistant à donner naissance à un centre culturel à travers de nombreuses manifestations, a contribué à l’affirmation de l’identité viennoise. La revitalisation des bâtiments anciens fondée sur des concepts contemporains a finalement été bien acceptée par les Viennois comme par les touristes. Cet ensemble polyvalent, avec ses multiples institutions, a provoqué l’intérêt de toutes les générations. La barrière qui sépare trop souvent le public des institutions culturelles, en leur donnant un aspect accueillant, a été franchie de façon magistrale.

adrienbuchet@gmail.com

Jean-Paul Viguier

Résumé de l’interview de Jean-Paul Viguier, 2009

Entretien et photos par Adrien Buchet

Architecte-urbaniste de renom, Jean-Paul Viguier a réalisé notamment le bâtiment Coeur Défense en 2001. Il est maintenant à la tête du projet de la tour Majunga.

Votre agence couvre un vaste projet de compétence et d’intérêt dont la construction de tours. En quoi l’édification de gratte-ciel vous intéresse-t-elle ?

Les gratte-ciel sont toujours des bâtiments exceptionnels ; ils réclament de la part de l’architecte savoir faire et créativité car ce sont des objets urbains uniques à forte visibilité. Ils acquièrent auprès du public une vraie notoriété : ce sont des points de repère dans la Ville. L’architecture et la technologie en jeu dans les gratte-ciel représente pour moi l’idée de progrès, quelque fois d’avant garde.

Que représente dans votre carrière la réalisation Coeur Défense ?

Coeur Défense, c’est un pan entier de ma vie : un peu plus de dix ans de travail ; un projet exceptionnel de par son ampleur : 12 000 personnes travaillent dans Coeur Défense, ce qui en fait quasiment une petite ville! Il est le premier d’une nouvelle génération de tours pour lesquelles les questions environnementales ont guidé le processus de conception : réduire significativement la consommation d’énergie en agissant sur la climatisation et la qualité de l’air distribué, raccourcir les distances de tous les déplacements, mettre en œuvre des systèmes d’isolation thermique nouveaux, donner de la lumière naturelle en abondance à tous les espaces de travail, donner des possibilités d’implantation de postes de travail flexibles et adaptés au monde moderne.

Qu’en est-il de votre projet de tour Majunga ?

Ce projet fait partie du Plan de Renouvellement du Quartier de la Défense et dans ce sens représente une nouvelle génération de tours : plus urbaines, plus écologiques, et exposant des formes et des concepts architecturaux nouveaux et audacieux ; comme par exemple l’introduction de jardins d’étages et un volume divisé en trois lames verticales, se déployant sur toute la hauteur de la tour et lui donnant une image unique et attractive.

Comment imaginez-vous l’avenir de La Défense ?

L’épais socle en béton sur lequel les tours sont construites a pendant longtemps limité les évolutions de ce quartier ; aujourd’hui la transformation du boulevard circulaire en boulevard urbain avec feux rouges, plantations et passages piétons permet d’agrandir le territoire consacré à la construction des tours en direction des trois villes de Nanterre, Courbevoie et Puteaux. Ce quartier persiste dans son pari originel de rechercher la mixité des constructions, entre les tours de bureaux, les logements et les équipements afin de conserver son animation urbaine en toute saison. Enfin l’architecture au travers des derniers projets annoncés retrouve des couleurs dans l’audace et l’innovation : la Défense a de l’avenir.

Peter Zumthor

Surpris par le Pritzker 2009

(Article paru dans l’Information Immobilière n°101, février 2010)

Texte et photos Adrien Buchet

Entretien réalisé en allemand par Claudia Bogenmann

Au début de l’été 2009, l’architecte suisse Peter Zumthor accède à la plus haute marche du monde des bâtisseurs. Le célèbre Prix Pritzker, synonyme de « Nobel de l’architecture », honore pour sa trentième édition, un homme simple et sensible qui, à 20 ans, entamait sa carrière comme apprenti ébéniste. Le jury du Prix, audacieux, provoque cette année un petit coup de théâtre en récompensant non un géant de l’architecture, comme de coutume, mais un personnage discret qui consacre sa vie d’architecte à des logements sociaux, des églises et des lieux culturels. Ainsi, le jury présentait fièrement son lauréat : « Peter Zumthor ne s’engage dans un projet qu’à la condition qu’il ressente une profonde affinité avec le programme ; mais dès qu’il s‘est engagé il s’y voue entièrement pour parfaire les moindres détails. »

C’est une nouvelle réjouissante pour l’architecture suisse et pour quiconque qui, avec foi et ardeur, croit en ses chances et au bien fondé de sa réflexion.

Cette nomination démontre en effet qu’un être minutieux, persévérant et aux convictions inébranlables, peut conquérir le Saint Graal. Fruit d’un travail réfléchi et méticuleux l’ensemble de son oeuvre représente une vingtaine de réalisations.

AThermes de Vals

Un architecte différent

Peter Zumthor se positionne incontestablement dans une sphère de pensée qui diffère de celle de ses homologues. En 1979, il décide de fonder son agence à Haldenstein, dans les Alpes grisonnes. Très ferme dans le choix de ses projets, Zumthor se limite à de rares réalisations et pour cause ; l’architecte ne néglige aucun point de vue : « historique, esthétique, fonctionnel, ordinaire, quotidien et personnel…» Cette recherche d’un travail soigné et accompli, il l’applique aussi bien à la réalisation des Thermes de Vals (1996), qui lui vaudront une célébrité fulgurante, qu’au pavillon qui représenta la Suisse à L’Exposition universelle de Hanovre en 2000. Ses œuvres, remarquées alors par nombre de ses confrères, témoignent d’une grande qualité par la durabilité qu’il leur insuffle. De surcroît, il y a cette atmosphère qui se dégage au sein même de ses bâtiments dont la visite constitue une expérience sensationnelle. Contrairement aux courants dominants qui se bornent à doter l’architecture de symboles éphémères, son travail commence au coeur de la matière et n’a rien de superflu. Ainsi, de ses textes émane cette intensité qui habite le récent lauréat. Ses mots, d’une précision qu’agrémente une touche de poésie, fournissent les clés qui expliquent la cohérence d’un édifice.

Souffle inspirateur

L’une des facettes qui caractérisent la démarche singulière de Peter Zumthor, est son attitude lors de l’élaboration d’un nouveau projet. Convaincu que « nous portons en nous les images d’architectures qui nous ont marqués », il se remémore d’anciennes sensations ou de vieux souvenirs qui pourraient l’orienter. « Penser en images comme méthode de conception de projet», telle est la définition favorite de Peter Zumthor. C’est également l’un des secrets qui dotent ses oeuvres de l’ambiance qu’il souhaite créer. Par là même, le visiteur éprouve naturellement un rapport fort et émotionnel au contact d’un bâtiment. L’architecte croit ainsi en une interaction entre nos impressions et les choses qui nous entourent : « Par mon travail, je contribue à façonner la réalité, à donner à l’espace construit une atmosphère où nos sensations puissent s’enflammer. »

La chapelle de St. Benedect de Sumvitg (1988) dans la « Surselva » (Grisons) est un bel exemple de réalisation modeste et délicate issue des mains de l’architecte. Depuis quelques semaines, elle attire les plus fous d’architecture.

Presque intégralement en bois de mélèze reproduisant une forme symétrique comme celle d’une goutte d’eau, elle se distingue de ses voisines grisonnes en pierre, plus traditionnelles. A l’intérieur, seul le craquement du parquet résonne. Des poutres verticales s’élèvent jusqu’à un plafond en charpente, qui ressemble à l’étrave d’un navire. Ce lieu calme et hospitalier est propice au recueillement.

Le coeur des choses

La matière. En somme, c’est elle la reine des lieux. Afin de donner du sens à ses bâtiments, l’architecte insiste sur le rayonnement qu’il veut conférer aux matériaux : « La magie du réel est pour moi l’alchimie de la transformation des substances matérielles en sensations humaines… » Les thermes de Vals en sont un exemple probant…

D’une force architecturale exceptionnelle, elles n’attirent pas moins de 150’000 visiteurs par an. Il s’agit là d’une véritable harmonie entre la nature et un bâtiment, entre des corps et, un décor d’eau et de pierre. Pour qui n’a pas fait l’expérience du lieu, implanté dans une vallée verte et authentique, il ne s’agit que d’un modeste quadrilatère qui n’intrigue guère au premier abord. Puis, déambulant dans les salles d’eau, une sensation de bien-être s’empare de nous, comme si l’endroit, ô combien fascinant, puis familier, nous adoptait. Outre le confort, c’est une relation, voire un dialogue, qui s’engage entre les matériaux, les éléments et notre corps. Au son des échos joyeux, nos sens s’épanouissent, bercés par le clapot dans cette lueur bleutée.

Ici, l’architecture prend sa réelle dimension. 60’000 lames de gneiss de Vals furent extraites dans la vallée pour être fendues, taillées et ciselées, pour les rendre lisses et chaleureuses.

AThermes de Vals, lieu de repos, de culture et de loisirs

Autres réalisations

Ces dernières années, Peter Zumthor a mis en oeuvre, progressivement et par-delà les montagnes, le génie de sa pensée. Outre Vals et dans des registres variés, il utilise habilement des matériaux plus classiques (le métal, le béton ou encore le verre). A Bregenz (1997), le musée des Beaux-Arts en verre dépoli revitalise la ville autrichienne. Ici, l’architecte confirme son ouverture à des éléments contemporains et sa faculté d’adaptation, en l’occurrence dans un contexte urbain.

Ses dernières réalisations d’Outre-Rhin ont convaincu les spécialistes. En 2007, Zumthor réalise le musée Kolumba de Cologne, alliant remarquablement le moderne à l’ancien. Cet édifice qui fit l’unanimité au sein du jury du prix, dévoile un langage architectural dans lequel l’atmosphère du lieu semble offrir aux visiteurs un réel épanouissement. Pour la justesse d’interprétation de ce carrefour où se combinent à merveille des murs d’histoire, il est récompensé, début 2009, par le Deutscher Kulturpreis.

Finalement, le Prix Pritzker remis à Peter Zumthor, n’est pas aussi insolite qu’il y paraît. C’est pour sa fidélité irréprochable à la conception d’une oeuvre – du projet, jusqu’à la pose de la dernière pierre – qu’il a été honoré à plusieurs reprises. En 2008, il est aussi lauréat du « Praemium Imperiale » qui correspond à l’une des plus hautes distinctions culturelles au Japon.

Loin des grands discours calibrés d’architectes vedettes – qui professent des théories qui se ressemblent toutes et qui subitement se rallient au parti d’une architecture responsable – le lauréat du récent Pritzker décrit et explique sa démarche.

Reçus fin juin par Peter Zumthor dans son atelier d’Haldenstein, nous fûmes impressionnés puis mis en confiance dès le début du dialogue avec cet homme ouvert, souriant et passionné.

Interview Peter Zumthor, 2009

Nous imaginons que vous allez être sollicité pour des projets multiples en Suisse et à l’étranger. Comment envisagez-vous ce nouveau statut de lauréat du Pritzker ?

Je ne le sais pas encore exactement. Au début je pensais que le prix ne changerait rien pour moi. Or, le fait de recevoir tant de compliments me touche profondément. C’est beau. Je sens que désormais j’ai moins besoin d’imposer ma façon de travailler. En effet, le respect et la bienveillance sont encore plus grands à mon égard. Et cela me laisse plus de liberté pour rêver.

Vous vous décrivez comme architecte-auteur. Qu’entendez-vous par là ?

Premièrement, cela signifie que je me concentre sur le contenu du projet et participe ensuite à son élaboration. Ce n’est pas comme si quelqu’un d’autre définissait le contenu d’une construction et que je ne me chargerais que de la forme adéquate. Deuxièmement, je m’occupe de l’ensemble. Musicalement parlant, on pourrait dire que je suis à la fois compositeur et chef d’orchestre. En somme, j’écris la composition et je la joue.

Mais je l’interprète avec mon équipe de 20 personnes, qui ont des idées similaires. Nous unissons nos forces, vieux et jeunes.

– En quoi la construction de lieux de culte vous intéresse-t-elle?

Je n’ai jamais encore construit d’édifices religieux incluant un programme liturgique strict. Ce serait probablement trop ciblé voire spécialisé pour moi. Mais j’aime les lieux de réflexion, de spiritualité, il n’y en pas assez. Aujourd’hui, on construit surtout des endroits où quantité de stimuli nous assaillent. Il en faut aussi: le centre commercial, l’aéroport, un bar bruyant à une heure du matin, etc. Mais nous avons aussi besoin d’autre chose: des lieux, où l’on n’est pas déconcentré, perturbé par ce qui nous entoure, mais où l’on peut se retrouver, se recueillir, être soi-même. Ça fait partie de l’homme.

Chacun considère que Vals est votre chef-d’œuvre. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est une vision extérieure, une idée que les gens s’en font. Je dirais que les thermes de Vals sont plus accessibles qu’une maison de retraite, par exemple, où les amateurs d’architecture ne sont pas les bienvenus. Même un musée d’art suscite encore quelques réticences, je pense. Des bains thermaux en revanche sont ouverts à tout le monde, ce qui les rend populaires. Je me réjouis que les gens considèrent tel ou tel édifice comme mon chef-d’œuvre, mais, je ne le juge pas comme tel.

Selon quels critères choisissez-vous vos mandats ?

En premier lieu, le projet doit avoir du sens, trouver sa place dans les villes et servir les gens. Le sens dépend d’un jugement exprimé selon un fondement éthique. Ensuite, l’endroit doit signifier quelque chose pour moi. Je dois avoir le sentiment que le lieu est en adéquation avec une construction et que les deux doivent être complémentaires. Enfin, j’ai besoin d’un maître d’oeuvre qui apprécie et comprend ma façon de travailler. Ainsi, lui et moi doivent oeuvrer de concert jusqu’à la touche finale.

– Selon quels critères optez-vous pour tel ou tel matériau ?

En fait, avec chaque nouveau projet, la réflexion recommence à zéro, comme sur une toile blanche. Au début, les options quand aux formes et matériaux ne sont pas encore définies. Se posent les questions suivantes: que veut-on construire ? Quelle est l’idée maîtresse ? Que me raconte cet endroit ? Les premières images mentales arrivent aussi. Elles sont concrètes: je peux les regarder et aussi les décrire. On réfléchit alors aux matériaux à utiliser, l’atmosphère change selon qu’on utilise le bois, le verre ou l’acier. Nous évaluons enfin, avec mon équipe, les meilleures solutions.

– Essayez-vous aussi d’utiliser des matériaux de la région? Où était-ce une particularité pour les thermes de Vals?

Chez moi, le choix des matériaux découle toujours du projet. A Vals, il y a de l’eau chaude qui jaillit de la montagne. Ainsi, je construis les bains thermaux avec cette pierre. J’ai eu le courage de faire ce qui était évident. Cependant, on ne peut pas en conclure que « Zumthor construit toujours avec du rocher. »

– Que pensez-vous de l’enthousiasme soudain de beaucoup d’architectes divas pour l’écologie et pour l’architecture responsable ?

Il ne suffit pas qu’on en parle, il faut le faire. En même temps, les bâtiments ne sont pas construits pour être durables. En premier lieu, les bâtiments sont construits pour les hommes, qui peuvent y travailler, dormir, habiter. Je pense que la construction durable est une partie importante des projets, mais ce n’est pas leur objectif premier.

– Pensez-vous que tout un chacun est apte à juger de la qualité architecturale d’un édifice ?

Je me passionne pour les espaces, et non pas pour les formes. A mon avis, la tâche principale de l’architecture est l’espace – le salon, la cuisine, la gare, etc. Et il y a beaucoup de gens qui aiment mes espaces, sans pour autant être des spécialistes en architecture. Quand je réussis mon travail, une atmosphère s’en dégage naturellement. C’est finalement ce que j’aime le plus.

– Vous avez enseigné dix ans à Mendrisio. Quel était votre principal message?

Il faut se trouver soi-même. Il faut savoir ce qu’on veut. C’est le principe de base de tout travail artistique. On excelle seulement dans les choses qu’on a véritablement en soi. Il faut ainsi encourager les jeunes à développer leur propre personnalité, qu’ils laissent tomber rapidement leurs modèles.

– Est-il indiscret de vous demander quels sont vos prochains projets ?

J’ai plusieurs projets en cours d’élaboration dont un hôtel dans le désert d’Atacama au Chili. Ensuite nous avons deux projets au sud et au nord de la Norvège. Il y a un mémorial pour les exécutions de sorcières dans la Finnmark, que je fais en collaboration avec Louise Bourgeois. A Los Angeles, nous projetons un musée et une maison privée pour un acteur passionné d’architecture. Et puis Jean Nouvel m’a suggéré de réaliser un lotissement à Doha.

Et finalement, notre équipe a un très grand, beau projet aux Pays-Bas, qui devrait prochainement aboutir.

Ce sont des mandats passionnants, j’en suis vraiment heureux.