ÉCOQUARTIERS PRÉCURSEURS

Fribourg-en-Brisgau : « un urbanisme original »

Reportage ayant fait l’objet d’un article dans le magazine « Immorama », 2009

Texte : Claudia Bogenmann, Adrien Buchet

Photos : Adrien Buchet

Ces dernières années, les villes suisses se sont étendues comme le lierre, créant des quartiers résidentiels suburbains, souvent peu denses, mal desservis par les transports en commun et disons-le, passablement dénués de vie. A l’heure où grandit l’enthousiasme pour le développement durable et pour répondre aux      « cités-dortoirs » peu convaincantes, les écoquartiers ont le vent en poupe. Une visite en forêt noire nous a permis de mieux comprendre le phénomène.

1. Engouement pour les écoquartiers

Au moins cinq quartiers durables sont prévus en Suisse pour les prochaines années ; en France leur nombre s’élève même à dix-huit. Nombre de petits projets ont déjà été réalisés : le quartier Ecoparc à Neuchâtel, situé sur une ancienne friche ferroviaire aux abords de la gare centrale, comporte depuis 2007, une centaine de logements ainsi que des bureaux et des écoles. Le site est caractérisé par des bâtiments à très basse consommation énergétique et est construit, en grande partie, à l’aide de matériaux à faible impact environnemental. Par ailleurs, les immeubles d’une ancienne usine à Bâle hébergent un nombre important d’artisans et représentent un centre d’activités où coexistent la culture et les loisirs. Un premier assainissement de cet ensemble de bâtiments appelé Gundeldingerfeld a permis de réduire la consommation d’énergie de 25% ; la barre des 5O% sera prochainement atteinte.

Or, les vrais pionniers en matière de quartiers durables, dont s’inspirent élus, urbanistes, associations et citoyens, se trouvent chez nos voisins d’outre-Rhin, en Bade Würtemberg. Fribourgen-Brisgau, ville allemande d’environs 200’000 habitants, abrite deux des premiers et très fameux écoquartiers d’Europe (hormis le  BedZED à Londres, Hammarby Sjöstad à Stockholm et Bo01 à Malmö), Rieselfeld et Vauban. Ceux-ci s’identifient comme les deux plus importants quartiers durables d’Allemagne, avec respectivement 12’000 habitants (5’000 logements) à Rieselfeld, et 5’000 (2’000 logements) à Vauban. Mais en somme, qu’est-ce qui caractérise véritablement ces deux quartiers et pour quelle raison sont-ils aux yeux du monde, si attrayants ?

2. Vauban : une friche militaire transformée

Situé à 3 kilomètres au sud du centre ville de Fribourg-en-Brisgau, cet écoquartier a vu le jour en 1992. C’est suite au départ de l’armée française de la caserne Vauban que naquit l’idée de construire un nouveau quartier, sur ce terrain de 38ha. La crise du logement exigeant d’importantes mesures, cette idée enthousiasmait aussi bien la municipalité que bon nombre d’habitants intéressés. Grâce à plusieurs associations au sein desquelles se tramaient maintes propositions de reconversions séduisantes, les planifications et la construction du quartier prirent alors un chemin tout à fait novateur : dorénavant la participation citoyenne et l’intégration de nouveaux aspects, écologiques et sociaux, sont déterminantes. Ainsi, le quartier présente de nombreux atouts « durables », de la consommation d’énergie jusqu’à la vie de quartier en passant par la mobilité.

En termes d’énergie, les nouveaux bâtiments consomment tout au plus 65kWh/m² par an ; un bâtiment « classique », lui, en consomme entre 100 et 400 kWh/m². Grâce à une bonne isolation, une architecture raisonnée et des capteurs solaires, certaines maisons produisent même de l’énergie ! Au total, 45% de l’énergie consommée dans le quartier est renouvelable, comparativement aux 7% du centre-ville.

Autre caractéristique du quartier : la rareté et la minimisation des voitures. Bien qu’il n’y ait pas de zone interdite aux voitures, ces dernières doivent rouler au pas et sont censées se garer hors du quartier. Les habitants possédant une voiture achètent une place de parking dans un des garages, situés en bordure du quartier ; ainsi, la totalité des coûts de parking est amortie.

En outre, le quartier est desservi par des lignes de tram et de bus qui se rendent au centre-ville et à la gare en 15 minutes. Le succès de cette politique est visible : les quelques voitures (250 véhicules / 1000 habitants contre plus de 500 en moyenne en Allemagne) passent inaperçues,au profit des nombreux cyclistes et enfants qui jouent dans les rues.

Aussi, les espaces verts invitent les familles à sortir et à se mêler aux voisins. Entre les rangées d’immeubles, des jardins sont aménagés avec de nombreux bancs et places de jeux, joyeusement fréquentés et soigneusement entretenus par les habitants. S’ajoutent au tableau, d’innombrables fleurs aux balcons et une allée d’arbres le long de la rue principale symbolisant cet ensemble vert et accueillant.

Comme quartier résidentiel, Vauban semble particulièrement animé : non seulement crèches et écoles, mais cafés, magasins, bureaux et ateliers y sont présents. De même, plusieurs associations s’engagent pour maintenir la vie de quartier et mettre en place des structures de participation démocratique ; outre les activités culturelles et sportives, des discussions sont organisées à propos du quartier où elles jouent  le rôle de médiateurs en cas de divergences idéologiques entre habitants.

4. Une manne pour les projets à venir

Nous pourrions malgré tant d’efforts remarquables, émettre quelques objections : la distance jusqu’au centre ville est trop grande et isole les deux quartiers allemands. D’autre part, Vauban, avec ses 2% de personnes âgées et 30 % de mineurs témoigne d’un déséquilibre dans la balance des âges et devra faire un effort  à l’avenir pour plus de mixité .

Néanmoins, ces deux réalisations sont de véritables exemples pour de futurs projets qui adopteraient des concepts similaires. Afin d’améliorer les performances ainsi que nos connaissances sur le sujet il est nécessaire de s’en inspirer pour motiver le Monde sur l’utilité et le bien-fondé de tels lieux.

Quels critères un « quartier durable » doit-il remplir ?Le terme « quartier durable » est très à la mode aujourd’hui, mais les éléments qui différencient un « quartier durable » d’un quartier « ordinaire » ne font pas l’unanimité. Alors que certains se contentent d’aspects écologiques comme la consommation d’énergie, d’autres intègrent également les aspects sociaux, tels que la vie de quartier, ou encore économiques, comme l’implantation d’entreprises. Plusieurs institutions et organisations ont développé des listes de critères à respecter, mais le débat reste ouvert. Voici 3 exemples en Suisse : Novatlantis de l’EPFZ préconise la Société à 2000 Watt (www.novatlantis.ch). La Ville de Lausanne a publié le guide « Construire et rénover selon les critères de durabilité » (www.lausanne.ch).  Et le WWF propose 10 principes qui guideront ses quartiers « One planet living » www.oneplanetliving.org

Pour de plus amples informations :

L’écoquartier – brique d’une société durable. LaRevuedurable N° 28 (février – mars – avril 2008). Fribourg 2008.

Une Visite. La vision d’un quartier « durable » prend vie. Stadtteilverein Vauban Fribourg-en-Brisgau 2007. www.vauban.de

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Barcelone, une ville en perpétuel renouvellement

Reportage ayant fait l’objet d’un article dans la revue « L’Information Immobilière », 2009

Texte et photos: Adrien Buchet

La cité des architectes

L’architecture catalane, et plus particulièrement celle de Barcelone, représente à elle seule une véritable attraction pour les férus de réalisations extravagantes, élégantes, intelligentes ou responsables. La ville regorge de trésors architecturaux; de l’époque romaine à aujourd’hui en passant par le gothique et le « Modernismo » ou Art Nouveau Catalan, Barcelone est le reflet d’une créativité foisonnante.

Dans ses périodes de déclin ou de prospérité, l’identité de la Catalogne se forge au fil du temps pour devenir évidente et présente dans le cœur de chacun. Cette identité liée à la langue catalane, résultant d’invasions successives, se construit à travers son histoire très dense. Le mélange de seny (bon sens) et de rauxa (la folie des grandeurs et la démesure) font tout le secret de la Catalogne ; l’architecture en sera la meilleure illustration.

Mies van der Rohe: puriste international

En 1929, une exposition universelle est organisée à Barcelone. L’architecte allemand Mies van der Rohe conçoit un pavillon révolutionnaire, destiné à démontrer les nouvelles tendances de l’esthétique moderne. Réalisation éphémère, parce que n’ayant qu’une valeur d’exemplarité, l’édifice fut démoli à la fin de l’Exposition pour renaître de ses cendres, en 1983, 53 ans plus tard. Par son élégance raffinée, par l’intelligence du traitement des espaces et des matériaux, ce pavillon constitue une pièce maîtresse de l’architecture européenne du XX e siècle et du mouvement moderne. L’édifice donne une véritable impression d’espace et de bien être. Il est encore à l’heure actuelle un exemple de sobriété et de perfection pour les architectes du monde entier dont bon nombre pensent qu’il s’agit là de la meilleure réalisation architecturale du XXe siècle. Sans conteste, il représente l’œuvre la plus accomplie de Mies van der Rohe avant son départ pour les Etats-Unis.

Le renouveau des années 80

La seconde révolution architecturale de Barcelone commença dans les années 80. La nomination par le gouvernement socialiste d’Oriol Bohigas, à la tête du projet d’urbanisme de la cité, la fit entrer dans une nouvelle phase de son évolution. Ainsi, Barcelone entreprit la plus importante rénovation urbaine de son histoire pour accueillir les Jeux Olympiques de 1992 (plus de 150 architectes travaillèrent sur 300 projets). Grâce à cette manifestation, la ville se désengorge et s’élargit en direction du sud en réhabilitant son bord de mer. La tour Mapfre (Iñigo Ortiz et Enrique de León) et l’Hôtel Arts (haute de 153 m.), oeuvre des architectes SOM (Skidmore, Owings, and Merrill) marquent le début du nouveau et déjà fameux port olympique. Le quartier devient alors une zone témoin du développement moderne de Barcelone. Parallèlement à cette zone restructurée à partir d’anciens terrains industriels, on confie des chantiers à de grands architectes étrangers ou locaux: Isozaki et son palau Sant Jordi, la torre Collserola de Norman Foster, la création sur le front de mer du complexe Maremagnum ou encore diverses réalisations de l’agence d’Enrico Miralles et de sa femme Benedetta Taglibue (EMBT).

ALa tour Mapfre et l’Hôtel Arts

La prise en compte de l’art

Les Jeux de 92 encouragèrent vivement les ardeurs des Catalans dans leurs travaux d’aménagement. La politique de la ville est marquée alors par l’émergence de quartiers centraux vétustes et malfamés, le quartier Raval en est un exemple. Ces multiples projets de développement avec le Musée d’art contemporain (MACBA) de l’architecte Richard Meier, ont insufflé au quartier une atmosphère dynamique, baignant dans la culture et l’art. L’édifice réalisé en 1996, en hommage à Le Corbusier, constitue une conjonction entre son style architectural contemporain et la riche histoire médiévale du lieu dont il fait une parfaite synthèse. Construit sur une ancienne parcelle monastique (La Casa de la Caritat), le musée représente la première institution entièrement vouée à l’art du XX e siècle. Cette réalisation reconnue par nombre d’architectes-urbanistes, est un endroit convivial. La façade sud se marie élégamment avec le contexte historique des architectures avoisinantes. En outre, le style fluide et géométrique de Richard Meier se fonde sur l’usage magistral de matériaux variés: panneaux blancs en aluminium, verre, et éléments de stuc, génèrent un jeu subtil d’ombre et de lumière, d’espaces occupés ou vides. De l’entrée, le visiteur accède aux salles par le biais d’une rampe à travers un atrium haut de trois étages. Cet espace transparent, offrant des vues plongeantes sur la Plaza dels Àngels, oriente intelligemment le visiteur. Par ailleurs, le rayonnement, l’ampleur architecturale et les circulations font concurrence à l’art contemporain exposé dans ces lieux.

ALe Musée d’art contemporain (MACBA) de Richard Meier

A un jet de pierre au nord, se trouve une autre curiosité architecturale qui participe également au nouvel essor urbain du quartier Raval: le Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (CCCB) est l’un des établissements les plus visités de Barcelone. Ce complexe multidisciplinaire consacre son espace aux phénomènes urbains, aux expositions et à la promotion culturelle dans la ville. L’édifice constitue un bel exemple de restauration architecturale où se conjuguent l’ancien et le moderne. Le patio principal du centre (Pati de les Dones) nous dévoile cette singularité; au nord s’élève une impressionnante façade vitrée symétrique signée Viaplana et Piñon (1994). Elle est habillée de deux types de verre d’opacité différente qui offrent des reflets variés. Ainsi, grâce à l’inclinaison de son auvent, est-il possible de contempler du fond de la cour, un panorama inattendu offrant aux passants les toits de la ville et une fraîcheur bleutée méditerranéenne. Par sa diversité aussi bien architecturale que culturelle le CCCB est une institution incontournable.

ALe Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (CCCB)

Avenue Diagonal

Le Forum des Cultures 2004 organisé en bord de mer, à Diagonal Mar, profite lui aussi de l’essor des J.O. Avec l’ouverture de l’avenue Diagonal, la ville ambitionne de poursuivre et d’honorer à sa juste valeur le plan d’expansion de l’urbaniste Cerdà avec l’ambition de l’intégrer dans le programme du Forum. Le projet remis à jour, consiste à ouvrir et désengorger le centre de Barcelone avec cette nouvelle prolongation de l’avenue Diagonal; celle-ci, ralliant déjà la place des Gloires Catalanes, se poursuivra désormais jusqu’à la mer, au nord-est.

Ainsi soit-il! Une nouvelle dynamique architecturale et urbaine se met en place. Les architectes rêvent alors d’imposer leur propre style sur cette artère prometteuse, désormais sous le feu des projecteurs. De grands parcs font également leur apparition: notamment celui de Diagonal Mar, signé Miralles (EMBT), qui devient, par son ampleur, le troisième espace vert de la ville. Malheureusement vite investi par les entrepreneurs qui en amputent 8 hectares sur 14, on peut espérer que le « Parc Central » de Jean Nouvel, nouveau jardin de 5,5 ha situé le long de l’avenue Diagonal et récemment inauguré, ne subisse pas le même sort.

AAvenue Diagonal vue de l’édifice Forum

Place des Gloires Catalanes

A l’est de la Sagrada Familia, la Plaça de les Glòries Catalanes est un espace où convergent d’importants axes de circulation. Encore en plein aménagement, la place abrite déjà quelques monuments clés. Hormis le Théâtre National de Catalogne de Ricardo Bofill ou l’Auditori de Rafael Moneo, l’édifice majeur ici est sans conteste la Tour Agbar (Aguas de Barcelona) de Jean Nouvel. Souvent critiquée lors de sa construction pour sa forme phallique plutôt incongrue, elle est l’œuvre du récent lauréat du fameux Pritzker (printemps 2008). Cet honneur fit taire les mauvaises langues et l’auteur défend d’ailleurs son œuvre avec maestria. Pour l’architecte français, la tour apparaît comme un campanile marquant une entrée sur l’avenue Diagonal. Elle se révèle inspirée tant par l’architecture organique de Gaudì que par les montagnes de Montserrat. La géométrie ellipsoïdale rappelle les pinacles de la Sagrada Familia, qui s’inspirent eux-mêmes des roches érodées de Montserrat. Ces points les plus élevés des villes, signaux symboliques, reflètent l’identité de la ville.

ATour Agbar

Ainsi, Nouvel perçoit sa tour comme « un geyser émanant de la terre volcanique pour atteindre le ciel bleu de Barcelone ». C’est le respect de son auteur pour l’identité régionale qui lui a donné le droit d’ériger sa tour. En effet, elle se fonde sur une « architecture spécifique », inspirée par l’histoire et la culture des lieux. Par ailleurs, il met l’accent sur une architecture en perpétuelle évolution qui suscite débats et concertations. Dans l’esprit de son auteur, elle est adaptée au climat de la ville et respecte l’environnement en utilisant des matériaux non polluants et en recourant à des énergies renouvelables. Sa principale structure est faite de deux cylindres superposés de diamètres différents qui comportent 32 étages. La couverture extérieure constitue l’enveloppe et la peau du gratte-ciel. Elle est composée de 4’400 fenêtres et de près de 60’000 lames de verre qui recouvrent toute la tour, faisant également office de cellules photovoltaïques. En fonction du temps, de la couleur du ciel ou de l’atmosphère changeante, la tour brille, s’affirme ou disparaît donnant aux yeux des observateurs un surprenant spectacle.

Depuis une cinquantaine d’années avec l’impulsion de l’atelier de Ricardo Bofill (Taller de Arquitectura) dans les années 60, on constate ainsi le renouveau de l’architecture en Catalogne. Par son enthousiasme riche d’une imagination sans borne, Barcelone « la moderne » représente plus que jamais un exemple pour les grandes villes.

AB

Contact: adrienbuchet@gmail.com